Gérard Noiret, D'atelier en atelier : Sylvie Turpin


« Les sens ne trompent pas c’est le jugement qui trompe. »

Goethe


Trouver Sylvie Turpin et son atelier est une chose facile. Il faut juste, après avoir visité l'exposition qu'elle présente dans sa galerie d'Amilly, sortir de la ville, traverser des hameaux, passer à hauteur d'un calvaire et poursuivre en pleine campagne. Lorsque le GPS est muet, on est arrivé. Il ne reste plus qu'à descendre un chemin en pente. Les bâtiments de l'ancienne ferme, disposés en U, sont caractéristiques du besoin d'espace qu'une génération est allée satisfaire en province, dans les années 80, parce que Paris était trop cher. Sylvie. Les cheveux courts, en jean et en doudoune, Sylvie Turpin se montre immédiatement généreuse et en prise avec son temps, comme dans chacune des occasion où j'ai pu la rencontrer.

- Tu as aimé ? Le croisement des tableaux de Nicolas Chatelain, de Vincent Peraro et de Tal Coat me semble très intéressant... Je passe beaucoup de temps dans la galerie associative que j'ai ouverte en 2001. En France, il n'y a pas de groupes. Il n'y a que des individualités. Et pas véritablement de lieux pour qu'ils exposent... Ce n'est pas le cas en Angleterre, de l'Espagne, ou de l'Italie. Je crois pourvoir dire que nous avons permis à un nombre important de plasticiens d'exister. J'arrête dans un an parce que la ville va prendre le relais avec un Centre d'Art, mais je suis contente du bilan. Il a été ma façon de militer.

Peint en blanc, éclairé sur deux côtés par une baie vitrée et des fenêtres, doté d'un bel angle de longs murs aveugles, l'atelier, installé dans une vaste dépendance rénovée, correspond bien à un travail de fresquiste. Deux œuvres de la série Dos à Dos captent immédiatement le regard.

- Je ne me suis jamais remise de ma découverte de la fresque. J'adore monter le mortier, le lisser, le pigmenter. C'est autre chose que d'être devant une toile. L'action de talocher, par exemple, est très importante. C'est elle qui fait que le mortier va devenir dur. La fresque me fait à chaque fois partir de quelque chose de premier. Elle me relie à Lascaux... Tu peux imaginer le plaisir que j'ai eu à participer à l'expérience de l'Art dans les Chapelles où il était nécessaire de tout préparer.

Un rien de gouaille dans la voix, Sylvie Turpin se déplace entre les tables basses où s'empilent des volumes improbables, jette un œil sur des aplats disposés sur le sol, puis s'immobilise devant une longue aiguille qui invente une réalité plastique entre tableau et sculpture .

- J'ai été une gamine hyperactive. Comme tous les gosses, J'adorais dessiner sur les murs. Malgré les années, j'éprouve toujours le plaisir de transgresser. Lorsque je peins, je suis sensible au fait que je ne dépose pas simplement de la couleur, que la peinture pénètre dans la matière. Qu'elle rentre dans l'histoire de ma peinture. J'observe ce qui ce fait, ce qui est fait; et cela me dicte la suite de mon travail. La manière dont réagissent les matériaux employés alimente la moitié de mon travail. C'est un dialogue où tu écoutes... l'autre.

Les tentatives dispersées dans la pièce témoignent d'un appétit de couleurs et d'un work in progress perpétuel, uniquement contrariés par les obligations d'un quotidien parfois difficile. Car la reconnaissance du milieu artistique et un nombre d'expositions personnelles appréciable (... à Joigny, à Orléans, à Colombus (USA), et actuellement en Belgique...), ne suffisent pas à assurer une indépendance financière totale. Sylvie Turpin exerce son métier de décoratrice chez des particuliers et dans des lieux publics, y réalisant aussi bien des raccords de béton que des trompe-l'œil. Mais, pour contraignante qu'elle soit, cette astreinte a ses mérites. Elle entretient la dextérité acquise pendant les années de formations aux Arts Appliqués, et redéfinit ans cesse la différence essentielle entre ce qui procède de l'intime et ce qui est l'application d'un savoir.

- L'œuvre doit être inaugurale. La question de sujet est secondaire. Bien qu'il n'ils n'aient pas de rapports directs avec mon esthétique, j'aime par exemple les paysages d'Hollan... La technique est fondamentale, à condition qu'elle soit au service d'une intériorité et pas d'un habitude, et pas d'une mode. Si les sculptures de Pincemin me touchent tant, c'est qu'elles sont des statues de peintre. Peindre au rouleau ou laisser sécher une flaque, c'est très différent dès l'intention et dans le résultat. J'ai beau utiliser des bleus, des rouges, des jaunes, je ne fais pas du Mondrian. Quand j'utilise de l'acrylique, mes couleurs ne sortent pas du pot... L'atelier est trop vaste pour que je puisse le chauffer entièrement. Pourtant, l'hiver, je n'utilise que ce chauffage d'appoint : je n'ai pas froid car peindre me tient chaud.

Au milieu de la pièce, il me revient une réflexion de Robert Abirached m'affirmant en 2005 que son principal regret, après des décennies de lutte pour la décentralisation culturelle, c'était d'avoir surévalué "l'esprit de sérieux" aux dépens de"l'esprit de légèreté ". Il ne reniait pas son soutien à des auteurs qui avaient "déconstruit" les représentations du monde ou avaient exploré l'absurde. Il s'interrogeait sur le fait qu'il avait peut-être participé à l'élaboration d'un nouvel académisme, il regrettait d'avoir sous-estimé des créateurs qui, sans positivisme, avaient su danser avec les réalités. Dans une société aux valeurs masculines, employer la notion de légèreté peut être ambiguë lorsqu'on l'utilise à propos d'une femme. Seulement, ce serait démissionner sur un point crucial que l'abandonner. Sylvie Turpin rend visibles les forces qui nous font tenir debout, elle saisit des moments d'énergie ou de pure curiosité (celle qui pousse l'être humain à aller plus loin), elle résiste à l'entropie; Cette "légèreté" ne l'empêche pas d'avoir une rigueur théorique (°) et d'avoir eu à affronter des échéances douloureuse. Il se trouve simplement qu'elle est de ces (rare)s artistes - plasticiens, danseurs, musiciens, poètes... - qui ont la capacité de créer en-dehors de l'angoisse, de donner forme aux pulsions de vie, sans que cela ait à voir avec le ludique, la dérision, l'audimat d'aujourd'hui, ou la bonne conscience d'hier.

- Ce qui m'intéresse c'est la façon dont les œuvres se fabriquent. Une grande partie de mon travail naît de mon observation des matériaux que j'utilise. C'est à partir de leurs réactions que j'avance. Il y a pour moi une analogie possible entre la façon don les feuilles poussent au bout de la branche jusqu'à et la façon dont les formes jusque vers leur évidence C'est d'ailleurs à partir de cette analogie que j'ai redécouvert Goethe, notamment son concept de "la plante primordiale" et sa recherche du principe invisible mais perceptible par la pensée, qui agit dans chaque espèce végétale en se spécialisant dans une direction particulière.